Hommage à Simone Charton

Par Baptiste


En guise d’adieu, qui n’en fut pas un, le Maître me remit son meilleur arc. “Quand vous tirerez avec cet arc, vous sentirez la présence de la maîtrise de votre Maître. Qu’aucun curieux ne l’ait entre les mains ! Ne le conservez pas en souvenir quand vous en aurez retiré tout ce qu’il pouvait vous donner, détruisez-le et qu’il n’en demeure qu’une pincée de cendres !”

Eugen Herrigel

C’est avec tristesse que j’ai appris le décès de Simone Charton, survenu ce matin du 18 janvier.

Simone Charton était la mère du naginata en France. Elle contribua aussi très largement à sa diffusion en Europe.

Elle partit au Japon dans les années 1970 dans le but d’y apprendre cet art et éventuellement le diffuser après son retour en Europe. Cela peut paraître anodin de nos jours, mais essayons juste d’imaginer ce que pouvait être la condition d’une femme occidentale, seule, ne parlant pas japonais à son arrivée dans l’archipel, dans le Japon encore peu ouvert (en tout cas, très certainement moins que maintenant) des années 70 et dans le milieu très très conservateur des arts martiaux. Les épreuves et les vexations ont dû être nombreuses, avant qu’elle puisse finalement se faire accepter, puis reconnaître puisqu’on lui décerna le grade de 5e DAN et le titre de Renshi, après de nombreuses années de pratique.

A son retour en France, elle donna sa vie (au sens profond) au naginata, le portant seule sur ses épaules et le développant dans plusieurs régions puis plusieurs pays.

Je ne l’ai pas souvent rencontrée. Lorsque j’ai débuté dans son club, NIDF « Naginata Ile de France », elle était déjà atteinte d’une grave maladie. Mais je me souviendrai toujours du premier contact que j’eus avec Simone Charton :

Cela faisait déjà un an que j’étais sur Paris, et je commençais à ressentir une certaine perte de motivation à pratiquer les arts martiaux, seul dans mon coin. A l’époque, je cherchais à monter un club de Bozendo en région parisienne. L’association était créée et il ne me restait plus qu’à trouver une salle que je ne trouverai jamais. On s’entraînait avec Florent de temps en temps, ou alors je m’entraînais seul, en forêt ; mais le climat parisien étant ce qu’il est, ce n’était pas toujours évident (je me souviens de certains matins où le mercure était bien sous la marque du zéro, les mains restaient collées sur le scotch du Bo et le moindre petit coup un peu raté qui atterrissait sur les doigts noirs de froid (ça faisait longtemps qu’on avait dépassé le stade du bleu) était insupportable.

Bref, on s’était motivé pour commencer un nouvel art, dans une structure normale : un club avec un dojo et des gens avec qui pratiquer dedans. Enfin, il s’est trouvé que l’on a fait ça séparément, car Florent restait plus branché Chine et Corée (il s’y est d’ailleurs marié et une petite Mina est née l’année dernière) que Japon. A Paris, niveau arts martiaux, c’est pas le choix qui manque. Mais j’étais décidé à me lancer en parallèle dans le kendo et le iaido. Sauf que ça ne m’a pas plu… Demandez à quelqu’un qui a pratiqué des années un art de profil de se remettre de face… Kimochi warui ! C’est là que je me suis dit qu’il devait bien y avoir du naginata sur Paris. Après une recherche rapide sur Internet, on trouve : Maisons-Alfort, trop loin, j’habite dans le 15e ; Boulogne, plus près, je mets le numéro de téléphone de côté ; Rocquencourt, c’est où ça, ça existe ? (moi la géographie française, dès qu’on se trouve au-dessus de Valence, dans le nord, là…) ; et NIDF, 15e arrondissement, parfait !

La page Internet qui donnait les coordonnées pour NIDF était une vielle page dont la dernière mise à jour remontait à plusieurs années, une page sortie des tréfonds d’un quelconque annuaire en ligne ayant quelques vagues accointances avec le Japon et dont tous les liens étaient morts… Le premier numéro donné par la page était aux abonnés absents. Le deuxième numéro était celui d’Alain, mais personne ne répondit. Le troisième et dernier numéro était celui de Simone. Et ce fut Simone qui décrocha le téléphone.

La conversation qui s’en suivit, et qui dura 40 minutes, est indescriptible. Je ne savais bien sûr pas que Simone était déjà malade, à ce moment-là. A la fin je fus obligé de lui promettre que j’irai au prochain cour du mardi et que, promis, j’essaierai le naginata, sinon j’en aurais eu je pense pour 40 minutes supplémentaires de moines guerriers en l’an 700, d’armures qui sont les mêmes mais pas les mêmes, de termes japonais qui ne m’étaient pas familiers, des écoles anciennes qui étaient devenues modernes mais qui restaient anciennes, etc. La conversation fut tellement surréaliste qu’elle éveilla en moi une certaine curiosité et je ne manquai pas d’aller le mardi suivant au dojo d’NIDF (accompagné finalement par Florent, curieux de voir ça ; je me souviens d’ailleurs qu’on avait fait à la demande d’Alain, lui aussi très curieux, un Nikyo avec les E-bu de deux naginatas démontées en fin de cours… Première et dernière mondiale très certainement). Je me suis inscrit au club lors du cours suivant.

Après cet entretien téléphonique, je ne l’ai rencontrée qu’en de (trop) rares occasions…

Je la remercie en tout cas de m’avoir incité à essayer le naginata. Puisse sa disparition nous rappeler que la pratique d’un Budô est la pratique de toute une vie, sans buts ni profits ; une recherche personnelle mais irrésistiblement tournée vers l’autre.

どうもありがとうございました。

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Commentaire (1)

  1. BRUNO Alain

    Je suis triste, que Simone soit partie. J’ai connu Simone en 1969~1970, suite à des stages de plongées sous marine, à Niolon et Tizano. Nous avons liés une amitié solide pendant de nombreuses
    années. Elle a été mon témoin de mariage en 1990. Souvenir et respect à cette étoile.

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