Question de caractère

Le naginata ? Une naginata ? Des naguinata(s) ? Que faut-il dire ? Le japonais est une langue qui ne différencie ni le genre ni le nombre ; par conséquent, naginata en japonais est un mot neutre. On peut donc dire en français aussi bien “une naginata” qu’ “un naginata”, et l’ajout du “s” pour marquer le pluriel n’est pas forcément nécessaire. Bien sûr, en l’état, et en bon français, “naginata” se lit “najinata”, mais comme il est devenu d’usage d’utiliser le système Hepburn pour romaniser l’écriture japonaise, nul n’est besoin de “u” entre le “g” et le “i”, puisque le “g” est toujours considéré comme “dur” dans le système susnommé…

Cela dit, il semble qu’une convention tacite se soit instaurée dans les habitudes de langage des pratiquants français, et l’on a tendance à utiliser le masculin pour désigner la discipline (donc “le Naginata”) et le féminin pour désigner l’arme (“une naginata). Enfin, tant que l’Académie ne se sera pas penchée sur la question, cela ne restera qu’une habitude qui pourra être adoptée ou pas, à la discrétion de chacun.

Après tout, la question de l’écriture du mot “naginata” n’est pas uniquement un problème franco-français : les Japonais ont, eux, 4 façon d’écrire ce mot : 3 encore d’usage, et une qui n’a pas survécu aux quelques treize siècles d’histoire rattachés à cette arme.


Voici la toute première écriture du mot naginata : NA-KI-NA-TA. Chaque caractère chinois (ou Kanji, utilisés également dans le système d’écriture japonais), possède un sens qui lui est propre, ainsi que différentes prononciations (ou lectures). Cependant, comme c’était fréquemment l’usage à l’époque où ces caractères chinois furent introduits au Japon via la Corée, les kanji utilisés ici ne véhiculent aucun sens (ou, plutôt, il faut faire abstraction de leur sens) et n’ont été choisis que pour leur prononciation afin d’écrire phonétiquement naginata. Le NA est le premier caractère qui sert à écrire Nara, l’ancienne capitale impériale du VIIIe siècle. Le KI est le kanji de l’arbre, et enfin le TA signifie normalement “beaucoup” ou “de nombreux”. Cette écriture a été très vite abandonnée, et il faut dire qu’à l’heure actuelle, elle est quasiment méconnue des Japonais eux-même.


La deuxième écriture, elle, se base sur la signification des kanji plutôt que sur leur prononciation. La lecture “naginata” est en effet une lecture spéciale appliquée ici à cette paire de caractères qui se lit normalement CHŌ-TŌ (avec CHŌ qui possède comme seconde lecture NAGA→NAGA-TŌ) et qui signifie “long sabre”. Les premières naginata identifiées comme telles furent, de l’avis de plusieurs spécialistes, certainement des sabres “standards” montés sur des hampes en bois ; cette écriture fait donc sens.

Toutefois, la confusion entre un naginata et un sabre effectivement long (le Chōtō) devenant alors possible, l’écriture suivant fut adoptée :

NAGU-TŌ, le sabre “qui fauche”, le fauchard. On suppose que cette paire de caractères a commencé à être utilisée vers le XVe siècle. Ce set de kanji étant employé pour désigner une naginata, il est donc bien lu “naginata” et non pas “nagutō”. C’est donc encore une lecture spéciale de ces deux kanji.


Enfin, la dernière écriture, et que l’on doit employer lorsque l’on parle de la discipline moderne (parfois appelée Atarashii Naginata), n’utilise pas de caractères chinois. Elle s’écrit en Hiragana, le syllabaire japonais. C’est donc une transcription phonétique directe et les caractères qui la composent ne sont pas porteurs de sens. Cette écriture “moderne” a été choisie pour se démarquer clairement des écoles anciennes de naginata encore vivantes de nos jours (et qui sont, pour certaines, âgées de plus de 500 ans) et pour affirmer une nouvelle dimension sportive. Si les deux écritures en kanji sont utilisées indifféremment, l’écriture en hiragana est donc réservée uniquement au naginata moderne.

Pour finir, on citera un court extrait du livre Old School d’Elllis Amdur à propos de l’écriture du mot naginata :

« On pourrait penser que changer la façon d’écrire le mot “naginata” est sans importance, mais ce n’est pas le cas. Le philosophe Maurice Merleau-Ponty définit le langage comme notre “chair sublimée”. Il entend par cette définition que le langage est l’essence de l’existence humaine et qu’il détermine la façon dont sera vécue la vie. En changeant la façon d’écrire le mot “naginata”, on affirmait clairement que l’on ne considérait plus l’atarashii naginata comme un art martial » …
… Mais bien comme un Budō.

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